MARILLION "F.E.A.R." (2016)

 
Après quatre ans d’absence, MARILLION sort son 18ème album studio délicieusement nommé « F.E.A.R. (Fuck Everyone And Run) ». Que les plus punks d’entre nous ne s’emballent pas pour autant, il n’est pas ici question d’une succession de titres énervés avoisinant les deux minutes, mais bien au contraire d’une démonstration totalement désinhibée de neo-prog d’exception. Leur précédent album, « Sounds that can’t be made » (2012), avait par son côté pop léché et une majorité de titres relativement courts permis au groupe de bénéficier d’une exposition grand public inattendue, qui lui valut par exemple une interview dans Paris-Match chez nous, mais aussi le titre de groupe de l’année aux Progressive Rock Awards en 2013 alors qu’ils étaient notamment opposés à RUSH, Steven Wilson ou encore Steve Hackett (excusez du peu !). Mais les anglais sont connus pour n’en faire qu’à leur tête et l’on se doutait que ce retour en grâce médiatique n’allait pas les enfermer dans une formule. « Sounds… » contenait déjà trois longues pièces, dont « Gaza » et ses 17 minutes. MARILLION accentue ici cette voie, « F.E.A.R. » s’articulant autour de trois longs titres s’étirant de 16 à 19 minutes. La longueur n’est pas une surprise pour le fan, car à côté d’un « Kayleigh », d’un « Sugar Mice » ou d’un « Easter », Marillion s’y est toujours complu. Et si l’on pense immédiatement à des titres comme « This strange engine » (1997), « The invisible Man » (2004), « Ocean Cloud » (2004), « Goodbye to all that » (et ses tiroirs) (1994), « Interior Lulu » (1999),… tous supérieurs à 10 minutes, il faut se souvenir que sur leur premier album déjà, « Script for a Jester’s tear » (1983), et alors même que le format vinyle cantonnait la durée d’un album à 45 minutes, un seul titre avait une durée inférieure à 7 minutes. Trente-trois ans plus tard, « F.E.A.R.» aligne cinq titres sur 70 minutes. Autant dire que cet album ne s’apprécie, ne se livre, ni se juge sur une seule écoute. Musicalement, MARILLION peaufine son art. Il ne se réinvente pas, il s’explore, il continue à se découvrir malgré ses près de quarante ans d’existence. Sous la houlette du producteur Mike Hunter, désormais sixième membre du groupe et coordinateur en chef, MARILLION ne se fixe aucune autre limite dans son écriture que celles de ses envies. « F.E.A.R » tient plus du voyage musical déstructuré que d’une suite de chansons. On y trouve d’ailleurs très peu de mélodies chantantes et quasiment aucun refrain. Et pourtant cet album est bigrement passionnant. Derrière le lingot de la pochette se cache un prodigieux travail d’orfèvre. Mais ne comptez pas sur nous pour disséquer la magie de ces constructions, l’orfèvrerie des notes, l’orfèvrerie du verbe. « El Dorado », « The Leavers » et « The New Kings » ne sont longs que dans la durée, car leurs premières mesures invitent à l’abandon total et la perte des repères temporels. Si le premier évoque autant « Brave » que « Happiness is the road », le second propose des sonorités plus modernes tandis que le dernier revient aux ambiances développées sur « Marbles ». Le grand écart également propice à fédérer tant les fans de PINK FLOYD que ceux de RADIOHEAD. Chaque titre, divisé en nombreuses parties aux tempos et atmosphères très différents, est une montagne russe musicale unifiée par un Mark Kelly omniprésent dont les claviers et piano bâtissent à eux seul le squelette de l’album, autour duquel virevolte la guitare de Steve Rothery (grandiose trame de « Wake up in music ») lorsqu’elle ne se lance pas dans des solos bénis par la grâce (« The Gold », « The Jumble of Days » « One Tonight », « Russia’s Locked Doors »…). Malgré son titre, cet album n’est pas un condensé de fureur et de colère, mais d’émotions diverses, jamais mièvres. Une véritable poésie sonore. Il se vit et au gré des écoutes et joue à cache-cache avec l’auditeur, comme s’il ouvrait et fermait sans cesse de nouvelles portes. Un disque dont vous êtes le héros, en quelque sorte. Seul « Living in F E A R » sur une trame classique est en deçà du reste, alors qu’il s’agit du titre le plus court, un comble. L’autre héros de ce disque, avec Mark Kelly, c’est bien entendu Steve Hogarth, dont l’interprétation toujours sur le fil du rasoir est magnifiée par cette voix tour à tour chevrotante, susurrée, ou explosive, aussi à l’aise et hypnotique sur quelques notes de piano que derrière un mur de sons. L’humanité qu’elle dégage est la valeur ajoutée du groupe. Hogarth a apporté son titre à l’album, et écrit la totalité de ses textes, dressant un constat amer de l’état du monde, du repli sur soi, de la peur absurde qui pétrifie et hypothèque notre futur (« El Dorado »), de la vie sur la route, entre famille absente et public éphémère (« The Leavers »), ou encore de la finance confisquée aux peuples, des nouveaux riches sans foi ni loi, de la disparition de nos idéaux (« The New Kings »). Un constat amer… et désabusé. Et quand il chante l’amour et la crise de l’âge sur « White Paper » (la suite cachée de « You’re gone » ?), c’est d’une manière si dramatique et déprimante qu’on n’en sort pas indemne. Finement ciselés avec pour unique but l’efficacité, truffés de métaphores et parsemés de cette distanciation so british, tous les textes de « F.E.A.R. » sont d’une poésie rare et émouvante. Ils participent tout autant que la musique, qu’ils embellissent, à faire de cet album une réussite. Avec « F.E.A.R. », MARILLION n’a pas fait sa révolution. Mais il est clairement au sommet de son art.    
 
MARILLION
« F.E.A.R. (F*** Everyone And Run)
Warner Music France
 
Sorti le 23 septembre 2016

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