Emmanuel Jessua (HYPNO5E)

HYPNO5EA Distant (Dark) Source – Part II est le cinquième album d’HYPNO5E, et le restera jusqu’à la parution de A Distant (Dark) Source – Part I qui a son tour deviendra leur cinquième album. C’est comme ça ! Les montpelliérains n’en font qu’à leur tête. Déjà qu’ils ont fusionné sur l’album précédent deux groupes en un (HYPNO5E et A BACKWARD GLANCE ON A TRAVEL ROAD), avec eux il faut rester vigilant et s’attendre à tout ! A l’inattendu, mais aussi et surtout à l’excellence. Ce nouvel album ne faillit pas à la règle et une fois encore se hisse aux premières places des tops de 2019. Nous avons rencontré Emmanuel Jessua, son principal instigateur, quelques jours avant la sortie de l’album. Nous avions quelques points à éclaircir.

Une petite question technique pour commencer, si tu veux bien Emmanuel. A Distant (Dark) Source est le cinquième album d’HYPNO5E, et il justifie donc enfin l’orthographe si particulière du nom du groupe. Sauf qu’en même temps, il s’agit peut-être en fait du sixième ?
(rires) Oui, du coup, c’est le 6, enfin effectivement pour le moment c’est le 5, mais il va devenir le 6 dans quelques temps !

Revenons deux secondes sur l’album précédent, Alba – Les ombres errantes (2018). Fusionner Hypno5e et A Backward Glance On A Travel Road n’était donc pas une parenthèse ? C’est pleinement assumé, les deux groupes n’en font désormais plus qu’un ?
Oui. Quand on avait sorti le premier album de A Backward Glance… en 2011, on avait décidé d’en faire un groupe à part entière. Il était peut-être trop tôt dans la carrière d’Hypno5e pour pouvoir assumer un changement radical comme ça sur une production. En revanche, à l’endroit où on était sur Alba, c’est devenu judicieux et surtout justifié que ce soit porté par Hypno5e. Ce sont les mêmes membres, le même travail de composition, les mêmes thématiques qu’on peut développer sur les albums d’Hypno5e, on a donc préféré en faire un album d’Hypno5e tout en gardant la spécificité de Backward, qu’on reste susceptibles de reproduire sur un prochain projet.

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Emmanuel, j’ai un souci avec Hypno5e. A sa sortie en 2016, Shores of the Abstract Line a été mon album de l’année mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi votre musique est si addictive ! Toi qui es à l’origine de tout ça, tu as un petit secret à me révéler pour m’aider à comprendre ? Qu’est-ce-qui prime dans ton expression ?
Oh là, je ne pense vraiment pas pouvoir te dire pourquoi ! Je sais que je cherche à marquer une intensité qui se renouvelle constamment, qui soit plus proche des sens… il y a quelque chose qui peut paraître cérébral dans Hypno5e, avec les samples, dans la manière dont on conceptualise les choses, tout ça, mais finalement ce qu’on fait est très brut. On compose toujours sur le vif. Rien n’est prévu ni réfléchi en amont. Les choses se font, se forgent par elles-mêmes, quand elles arrivent. Et on les découvre, on sait tout de suite quand elles arrivent. Peut-être que c’est aussi ce que ressentent certaines personnes en écoutant l’album.

Cependant, par rapport aux productions précédentes d’Hypno5e, je mettrais Alba un peu de côté car j’ai eu beaucoup de mal à entrer dedans. Je trouve que l’émotion qui s’en dégage est plus personnelle qu’universelle.
Tu as eu plus de difficultés à y entrer ?

Oui.
Ah oui ? Pour moi il y a des similitudes dans la manière de composer, et même la structure des morceaux et la tension qu’on y donne, mais après il est possible qu’on s’y soit permis des choses qu’on ne se permet pas avec Hypno5e et qui ont pu en rendre l’écoute plus difficile pour ceux qui ne sont pas habitués à ce qu’on fait…

Mon ressenti est que l’intensité émotionnelle y a pris le pas sur l’intensité musicale. Avec A Distant (Dark) Source on revient à une espèce de montagnes russes, où l’on passe de violence à onirisme, de moments posés ou émouvants à d’autres plus énervés, le tout de manière assez cinématographique.
Oui, il y a sur Alba des morceaux qui sont peut-être plus simples, qui passent par moins d’étapes dans leur rayonnement, et là on revient… enfin, quand on compose ce n’est pas réfléchi, mais on avait envie de retrouver une espèce de chaos organisé, avec des ruptures, des moments très baroques, très enlevés, d’autres plus calmes,… C’est sûr que Alba était une proposition un peu différente.

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Comment fais-tu justement pour revenir à un chant plus hurlé, plus violent, après un album tellement plus posé ? C’est difficile ?
Non, ça va… On a commencé à composer avant le finir le mix de l’album précédent, donc on voulait déjà revenir à quelque chose de plus metal. Quant à ma voix, je n’ai pas vraiment une technique de cri. Donc je sais que quand je crie, que c’est en studio, parfois ça peut être un peu difficile. Quand je gueule c’est pour de vrai. Du coup, s’il n’y a pas d’énergie ou une forme d’énervement intérieur, ou quelque chose à raconter, ça ne sortira pas. Mais si à ce moment-là j’ai besoin de sortir cette violence, et bien elle sort naturellement.

Ça doit donc te demander un effort particulier pour ressortir cette violence au moment voulu en concert ?
Sur scène, ca m’épate régulièrement, mais par exemple aux balances, je sais que je crie très rarement. Même si je le fais, ce ne sera pas de la même manière, ça n’aura ni la force ni l’énergie que j’aurai quand le concert commence. Donc souvent je ne crie pas du tout aux balances. J’ai besoin qu’il y ait quelque chose qui se déploie à l’intérieur pour retrouver en live  l’énergie que j’ai sur album, ou même plus.

Ce qui est très touchant justement, c’est la sincérité qu’on entend dans ton cri. Une des forces d’Hypno5e, c’est de savoir à chaque fois parfaitement terminer ses albums, au niveau des émotions distillées. C’est encore le cas sur « Tauca » à la fin duquel tu sors tout par le cri. C’est réellement impressionnant.
Oui alors là, le dernier morceau, c’est vraiment le climax. Sur la construction de l’album, il ne pouvait pas être ailleurs qu’à la fin. Il y a vraiment une fuite radicale quand le chant continue tout seul avec le piano, il est le plus sombre de l’album également, et il marque le point final sur le chemin du personnage, et sur le chemin que nous aussi avons pu développer musicalement, et moi aussi intérieurement sur le chant avant ce morceau-là. C’est vraiment un exécutoire. Assez tragique.

Tu as bien conscience de l’état dans lequel tu laisses l’auditeur à ce moment-là ? (rires)
Ah bien oui, c’est la raison aussi pour laquelle on termine sur ce titre-là ! (rires) Si ça marche tant mieux ! (rires)

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Tu peux nous parler du thème de cet album ? On est toujours dans les ombres qui errent ?
Oui, oui, toujours (rires). On est sur une thématique un peu similaire… C’est celle qu’on avait sur le film (Alba, les ombres errantes – ndr), l’histoire de ce personnage qui revient sur un lieu à la recherche d’une espèce de mémoire, d’un souvenir des espaces… C’est devenu la question de la mémoire, de l’errance, la question de comment des espaces comme le lac Taucao dont je parle sur l’album sont chargés de mémoire, et sont devenus  les seuls témoins d’une mémoire disparue. Ce sont ces questions-là sur lesquelles je m’interroge beaucoup, que je développe, sur lesquelles je reviens tout le temps. Il y a toujours ce personnage et sa quête, et les espaces qui portent sa mémoire. Comme les rives de ce lac,… Cette fois-ci c’est plus une narration à proprement dit. Il y a vraiment un texte construit autour d’un dialogue entre des personnages imaginaires inventés pour l’album, dans une temporalité qui est réduite, l’espace d’une nuit. L’idée est qu’en voyageant dans cet endroit-là, je parle du lac Tauca car c’est celui qui m’a inspiré l’idée, mais ça peut être autre part,… Si tu veux, quand j’ai appris l’existence de cet ancien lac d’eau salée qui occupait auparavant une immense zone devenue désertique, aride, très hostile, il y a 14 000 ans, et qui a laissé derrière lui 200 lacs, dont un a encore disparu récemment, j’ai imaginé ce lac où les choses disparaissent… et une nuit, au cœur de ce désert, l’eau revient, amenant avec elle les spectres des gens qui ont habité ses rives avant que le lac ne disparaisse. Et ce personnage revient cette nuit-là cherchant à retrouver quelqu’un de particulier parmi les revenants de ce lac.

Les paroles seront dans l’album ?
Dans la version vinyle ! Après, on fera sûrement une édition comme on a pu faire avant, une édition spéciale avec un petit livre illustré et les paroles.

Tu reviens toujours à ta prime jeunesse, la Bolivie, il y a un côté exutoire ou cathartique à en parler ?
La Bolivie m’inspire, et j’écris sur ce qui habite mon imaginaire depuis longtemps. Mais tout ce que j’écris n’est pas forcément lié à un événement particulier personnel. C’est plus une charge mélancolique… Dans le clip qui est sorti pour « A distant dark source » (à regarder ici– ndr), les images de Bolivie sont mêlées à celles de Mongolie, d’Arménie etc… ce sont toujours des paysages qui sont désolés, porteurs de cette forme de nostalgie qui est la mienne. Une mélancolie aussi… Ce que je développe en tout cas n’est pas le manque d’un élément particulier, mais plus un processus. Comment on se sent toujours absent de là où on est, et on veut toujours être présent là où on n’est pas. C’est cette question-là qui m’interroge quand je compose. Composer me permet d’être présent aux endroits où je ne suis pas. Et les endroits où je ne suis pas peuvent être la Bolivie, mais d’autres aussi.

Dans le clip, on vous voit jouer dans un endroit assez magique, une sorte d’ancien théâtre creusé dans la pierre, c’est où ?
Ce sont les carrières de Sarragan, dans le sud de la France, vers les Baux de Provence. Elle sont encore en activité. Leurs propriétaires étaient dans le théâtre et avaient pour projet d’y créer un amphithéâtre, d’où ce lieu assez particulier.

C’est assez génial. C’est un peu ce que ratent tous les réalisateurs qui veulent recréer ce genre de décor avec des CGI !
(rires) C’est vrai que ce décor est assez grandiose.

Tu parlais de la mélancolie, et c’est vrai qu’il a une tristesse de tous les instants dans la musique, le chant, et aussi visuellement dans ce clip, jusqu’aux dernières minutes avec ce travelling arrière du drone qui s’élève au-dessus des personnages… quelle tristesse !
Ah oui, c’est sûr que ce n’est pas gai ! (rires) Globalement on ne peut pas mettre notre playlist en soirée ! (rires) Mais oui, à la fin, quand il retrouve cette mémoire, son double, qu’elle est face à lui et disparaît…. Si ça transparaît comme ça dans le clip, tant mieux.

Vous avez à nouveau utilisé de nombreux instruments sur cet album ?
Ce sont un peu les mêmes que sur Shores of the Abstract Line (2016). Il y a des guitares portugaises… J’aime bien les instruments avec des cordes doublées, qui donnent ce côté cristallin. Il y a du piano, pas mal de sons de synthés aussi, un violon,… j’aime bien trouver des sonorités qui élargissent un peu le spectre. Idéalement, si on pouvait avoir encore plus d’invités…

Et ce fait de découper vos titres en trois parties, ça ne devient pas une espèce de gimmick ?
Idéalement ce sont des morceaux qui sont composés comme un tout à part entière. Sur la version vinyle ils ne sont d’ailleurs pas découpés. Mais en cd par exemple, je pense que ça aère un peu l’intensité de l’album. Pour moi la musique d’Hypno5e s’écoute comme un tout du début à la fin, d’une traite. On garde ce schéma de découpage parce que ça permet de naviguer dans l’album plus facilement.

Ce n’est donc pas parce que tu composerais différentes parties que tu assemblerais ensuite en morceau ?
Ah non pas du tout, les morceaux sont vraiment composés intégralement. La manière dont ils sont coupés, ça permet aussi de les jouer différemment en live, mais ce n’est jamais composé en fonction de ça. On les découpe en trois parties après l’enregistrement et le mix.

Quand on écrit une musique aussi profonde émotionnellement, est-ce qu’on arrive à écouter autre chose quand on ne compose pas ?
(rires) Il y a toujours un moment quand je finis un album, où j’avoue je l’écoute un peu. Même pas mal ! (rires) Après oui, j’écoute autre chose, mais je ne suis pas un gros consommateur de musique. J’écoute de la musique ethnique, de la musique classique, j’adore l’afro-américain… Tout le monde dans le groupe écoute des trucs assez différents.

Ne me dis pas que tu écoutes de la musique plus gaie ?
Euh, et bien, je… non ! (rires) J’aime beaucoup la musique à charge mélancolique.

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