Anniversaire : tout ça à cause d’un plug…

Cette année, je vais confectionner un gâteau d’anniversaire que je ferai tourner sur ma platine vinyles après y avoir planté quarante bougies. Ce sera la fête. Une fête un peu particulière, car c’est en effet en 1979 que la musique a ouvert la porte de mon univers pour s’y introduire sans jamais repartir. Indissociable des événements de la vie, des bons comme des mauvais, des heureux et des tristes, elle en est véritablement [je sais, c’est un poncif, mais n’empêche…] la bande-son. Quarante années à écouter principalement du metal. Un exploit ? Une connerie ? Non. Une constante, un plaisir. Quels que soient les supports, les media, les rencontres,… le fond a toujours été indissociable de la forme. Quel parcours de vie ! Au risque de sonner « ancien combattant» alors que quatre décennies, finalement, ce n’est pas grand chose, il est bon de rappeler qu’il s’agit d’un temps bien avant youtube, avant Deezer et Spotify, avant le streaming, avant les algorithmes, avant les réseaux sociaux, avant la WI-FI, avant les téléphones portables, avant internet, avant les chaînes musicales, avant les formats dématérialisés, avant les samplers des magazines, avant même les magazines spécialisés, avant le cd, avant les tv privées, avant le walkman, avant les radio libres, avant la FM, avant même (ou presque) la New Wave Of British Heavy Metal,… Finalement, si nous n’avions pas grand chose, nous avions le principal : l’envie et l’excitation de la découverte ! Les disquaires étaient nombreux, et ils étaient de bon conseil. Et puis il y a avait les grands frères, leurs potes, ceux qui « savaient ». Le partage et la transmission n’étaient alors pas celui d’un lien dématérialisé ou celle d’un fichier. Il fallait raconter, expliquer avec passion, retranscrire avec des mots, convaincre, susciter cette envie et cette excitation, puis finalement accepter de prêter un vinyle, avec force recommandations de précaution ! Mais la découverte se faisait aussi par le biais de passeurs, de prescripteurs tout autant passionnés et désintéressés, au moyen de l’ancêtre de tout ce qui n’existait pas encore et rappelé dans cette longue litanie. Cet ancêtre, c’était la radio, alors grandes ondes, mono et grésillante. Dont on écoutait les programmes familiaux la journée avec ses parents, mais avec laquelle on s’isolait le soir sous ses draps, le plug mono dans une oreille, l’antenne métallique télescopique du petit transistor déployée, comme on aurait tendu une canne à pèche. Avec l’espoir constant d’une bonne prise. Avec aussi l’impatience du pêcheur novice, et l’excitation exacerbée d’un ado pré-pubère curieux en passe d’accéder à l’étape suivante de la vie ! La radio, ce juke-box qui ouvre l’inconnu, porté par des passionnés. C’est simple, j’étais devant mon transistor comme le Capitaine Kirk devant l’écran du poste de commandement de l’Enterprise, scrutant les mystères insondables de l’immensité intersidérale. Prêt à faire face à l’inconnu, l’attendre avec délectation. Un choc parmi tant d’autres : entendre pour la première fois Ne me quitte pas, au fond de mon lit un soir d’été, dans le noir, au travers de cette oreillette… Aujourd’hui encore, quand j’entends ce titre, je m’y revois. C’était sur France Inter, et le passeur ce soir-là était le fils de nos voisins que je croisais parfois le weekend, Dominique Guihot. S’il savait ! Je soupçonne même, mais je n’en mettrais pas ma main à couper, que c’est également à lui que je dois la découverte de Jumpin’ Jack Flash… La puissance de la musique, la force de la transmission, l’émerveillement de la découverte. La radio. La transmission du point A au point B, mais surtout celle du prescripteur à ses auditeurs anonymes. A cette époque, elle se vivait dans l’instant, ou pas. Il y avait ceux qui avaient écouté, et les autres. Chaque moment se vivait comme un instant éphémère. Le moment, le lieu, la voix, le son… une mixture au goût unique. La magie du direct, autre poncif. Quand on découvre le hard rock au-travers d’AC/DC en 1979 – époque ô combien bénie – on en veut plus, tout de suite. Il va pourtant falloir attendre quatre ans pour voir apparaître « Enfer Magazine », le premier magazine dédié à ce style musical. Entre-temps, on se console avec Rock&Folk et surtout BEST, dans lesquels on glane quelques informations, sans jamais se repaître. Et puis la radio encore, toujours. Dès 80, Francis Zégut lance « Wango Tango » sur RTL, le vendredi entre 23h et minuit dans un premier temps. « Celui qui crie tout le temps », disait mon père. Toujours sous la couette, toujours en mono sur les grandes ondes grésillantes, avec l’écouteur dans l’oreille, ou au radio-réveil quand la modernité débarque dans ma chambre. Mais aussi toujours en cachette. Parce que c’est mieux ainsi. Cela sied au style, tandis que Trust retourne l’hexagone. « Wango Tango » se serait écouté dans la cave en 1940. C’est le radio Londres des ados « rebelles », qui rêvent de l’être, qui croient l’être. Tonton Zézé est le de Gaulle des ondes pour toute une génération. C’est un univers entier qui s’ouvre alors et c’est Zégut qui en manie les ficelles, le master of puppets. Que de souvenirs ! Enregistrer les émissions sur k7 ; entendre Angus Young parler dans le poste ; tenter de découvrir le groupe mystère dont on nous passe un soir les pistes basse/batterie d’un nouveau titre, puis le lendemain les guitares rythmiques, puis ensuite la lead et enfin le quatrième jour le chant ; découvrir Queensrÿche un soir d’été avec « Walk in the shadows » et ne jamais s’en remettre ; se figer de bonheur en entendant Graham Bonnet chanter « Dancer » sur Assault Attack de MSG alors qu’on était pourtant fan de Gary Barden, etc. etc. etc. Autant de moments qu’il est possible de situer dans le temps et l’espace, auxquels on peut même rattacher des senteurs, des personnes, des émotions… Mais la radio ne vaut que pour sa valeur ajoutée. Partir en vacances au camping des flots bleus, suivre les pérégrinations du Gros Rougeaud, s’enflammer sur une guitare en carton. La magie de la radio, c’est le talent de ses animateurs. La proximité que les meilleurs d’entre eux installent. La passion alliée à l’émotion. Faire rire et découvrir, amuser et instruire. Rendre complice. Rassembler sans que l’aspect mercantile ne prenne outrageusement le dessus. Allumer l’étincelle qui rendra la musique vivante. Malgré le mono. Malgré l’absence de replay. Malgré les grésillements. Ou peut-être grâce à ? Tout ce que la société d’aujourd’hui propose différemment. Ou ne propose plus. Ou ne prend plus le temps de proposer. O tempora, o mores ! Les radios libres ont un temps pris le relais avec talent. Mais Francis Zégut n’a jamais été égalé en termes de modernité. Cette époque était folle, foisonnante, passionnément jouissive, sans faux-semblants. Il n’en fallait pas plus il y a quarante ans pour sceller une passion. Figer la musique sur des instants, sur la proximité, sur l’humain, façonner des souvenirs inaltérables. Ce qu’on attend toujours en vain d’une playlist froide comme une machine, ou d’un algorithme vous annonçant que si vous avez écouté et aimé ceci, alors vous aimerez cela. Pourquoi d’ailleurs ? On cherche encore… Alors cette année, je vais célébrer tous ces moments, tous ces gens qui d’une manière ou d’une autre ont contribué à mon éducation musicale, trinquer aux créateurs de souvenirs, aux accompagnants, aux défricheurs, aux passeurs, à tous les éléments fondateurs de cette grande passion. C’est votre musique aussi qui résonne en moi. Merci, mille fois !

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13 réflexions sur “Anniversaire : tout ça à cause d’un plug…

  1. Juste un détail, la couette, moi c’était drap et couverture ! À part ça j’ai l’impression de lire mon histoire, notre histoire 😉

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  2. Superbement écrit et tellement proche de mon vécu (à deux trois ans près). J’en ai eu des frissons. Merci !
    Le morceau découvert en plusieurs fois, ce ne serait pas TV War sur « Russion Roulette » d’Accept par hasard ou bien il y a eu un autre concours du genre ?

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  3. Je suis d’autant plus touché par cet article que je me faisais à l’instant même la réflexion que je m’éloignais de plus en plus de cette passion (peut-être pour tout ce qui a disparu autour d’ailleurs)

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      1. C’est sûrement la perte de l’innocence et du mystère par rapport à ce qui se passe en coulisse qui provoque cette irrémédiable extinction du feu sacré .

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  4. toute mon adolescence, expliquer par un mensonge plus gros que moi pourquoi la grosse pile carré du poste était déjà usée, enregistrer l’émission et se la repasser jusqu’à ce que la bande casse ou presque.
    un peu plus tard y’a eu les radios FM où l’on pouvait participer et enfin être acteur de ses rêves
    j’en ai encore les images dans les yeux
    tu fais chier Christophe tu me rend nostalgique
    la claque de motley crue sur rtl télévision, oui j’étais un chanceux de frontalier qui avait une 4ème chaine avant canal+, et c’était le fameux George lang qui présentait l’émission où on découvrait les clip qui venaient d’ailleurs
    cette musique de sauvages comme disait ma grand-mère
    allez je ressort mes k7, mes vinyls, mes cheveux long et ma raquette de tennis sur laquelle j’ai joué les plus grands solos de guitare de l’histoire; mais ça y a que moi qui le sait

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  5. Merci pour ce merveilleux moment rétensif Christophe: d’une plume délicieusement mélancoliforme, tu as su me replonger dans cet âge d’or (Du côté de chez Tonton Z) où l’espace potentiel qui s’ouvrait chaque soir était de nature à susciter du désir…pulsion épistémophilique qui poussait à la découverte de cette musique, au besoin de faire partie de la tribue des Sculpteurs de Menhirs, d’en être!!!
    40 ans après, je me dis que la Madeleine de Proust ressemble effectivement à un plug auriculaire !
    Merci pour cette dégustation Maître Darras

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