Alain Bashung « En Amont » (2018)

bashung

Il n’est pas rare de voir paraître un album posthume « d’inédits » alors que le corps de l’artiste qui en fut l’auteur n’a pas eu le temps de refroidir. Mais il aura fallu attendre près de dix années après la disparition d’Alain Bashung pour que paraisse aujourd’hui « En Amont ». Onze titres inédits, ou plutôt onze voix posées sur des guitares, arrangées et enrobées a minima par Edith Fambuena, présente sur Fantaisie Militaire (1998) et notamment co-auteur de « La nuit je mens ». Vraisemblablement enregistrées en 2007-2008 alors que Bashung était déjà malade, ces onze « démos » écartées pour diverses raisons au profit des compositions de Gaëtan Roussel, grand artisan de l’ambiance de « Bleu Pétrole », étaient restées avec d’autres entre les mains de Chloé Mons, sa veuve. Il est légitime de se demander si ces enregistrements avaient vocation à être exhumés, arrangés, terminés, produits, publiés et offerts à la vente, sans l’aval – et pour cause – de l’artiste, et ce d’autant que Bashung était un perfectionniste exigeant. On peut se poser la question, mais on peut aussi simplement écouter et se laisser porter. Car l’écrin minimaliste qui accompagne la voix inimitable de Bashung la porte constamment au pinacle. Bien sûr, ce n’est peut-être pas ce qu’aurait voulu l’artiste, mais c’est le plus beau et le plus intègre des hommages. La sincérité par l’effacement, la mise en valeur par la retenue. « En amont » est un disque funambule, à l’équilibre précaire mais à la progression assurée, qui tient toutefois plus de la compilation que de l’album et s’apparente au bonus d’une discographie achevée par l’éprouvant « Bleu Pétrole ». Mais il n’en est pas moins un disque pourvoyeur d’émotions fortes rappelant si besoin était l’immense talent d’interprète de Bashung, transcendant sans coup férir les textes des autres, qu’ils se nomment Dominique A, Mickey 3D, ou encore Raphaël. Son timbre, sa diction, son chant, malaxent et façonnent, donnent chair et corps, élèvent les mots. Quand bien même la maladie se fait sentir et la fatigue se devine, l’émotion est omniprésente. L’auditeur est capté, accaparé par ces onze titres posés sur les guitares, folk ou rock, qu’un Bashung même amoindri sublime. C’est beau. C’est unique. Onze tranches de vies, illustrées par une seule photo volée de l’artiste. Un polaroid pour résumer une carrière. Une leçon de lucidité, de réalisme. « Immortels » dans une version minimaliste s’éloigne de l’interprétation de Dominique A et représente l’un des morceaux les plus lumineux du disque, alors que nombre de titres baignent dans une ambiance crépusculaire où résonnent de sombres accords (« Ma peau va te plaire », « Les arcanes », « Seul le chien » ou « Un beau déluge »). Tandis que la guitare aux accents orientaux de Raphaël sur « Les salines » donne au titre une atmosphère qui n’est pas sans rappeler « Carry Fire » de Robert Plant, d’autres morceaux éclaircissent le propos sans pour autant se départir de ce côté doux-amer empli de tristesse (« La mariée des roseaux », « Montevideo », ou « Mettre nos âmes à l’abri »). « En amont » ne trahit pas l’œuvre de Bashung, il la reprend là où elle s’était arrêtée nette. Et dans cette ambiance folk de fin du monde, de fatalité, de décrépitude, subsiste encore et toujours son écho. Préservé. Comme échappé et revenu de l’au-delà.

Alain Bashung
« En Amont »
Barclay
Sortie le 23 novembre 2018

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