LES COSAQUES, QUI POUR S’EN SOUVENIR ?

 

Les Cosaques, quésaco ? Plus personne ne parle de ces cavaliers depuis longtemps et c’est bien dommage. J’en avais même oublié l’existence. Pourtant, bien que je ne sois pas centenaire, leurs aventures romanesques ont bercé une partie de mon enfance. Ce monde paraît décidément si lointain aujourd’hui. Celui de mes souvenirs, celui de ma jeunesse. Presque irréel. Faut-il ponctuellement se remémorer le passé pour réaliser l’ampleur du temps écoulé ? Allez Christophe, ressaisis-toi ! Tu n’es pas encore grabataire ! La société s’est tellement transformée en quelques courtes décennies que le fossé qui nous sépare des années 70 – c’était hier – s’est élargi de façon exponentielle au fil des ans. Alors la Russie des Tsars, vous pensez bien… C’est devenu la préhistoire. Lorsque mes grands-parents, aussi modestes qu’ils furent, eurent l’idée saugrenue de faire construire une villa à La Baule, ils choisirent dans les années 50 un petit lopin de terre perdu au milieu d’une ferme, loin du centre d’une station balnéaire qui s’était développée le long de sa plage, la plus belle d’Europe, dixit les cartes postales et l’office du tourisme. Un peu plus de 300 m² entourés de terre boueuse et de mares aux canards. Mes souvenirs de cet endroit qui marqua ma jeunesse – après tout j’y passai toutes mes grandes vacances – s’ils remontent aux années 70, sont bien plus urbanisés. Cependant, c’était toujours « la mer », pas encore « la ville ». A trois maisons de celle de ma grand-mère, il y avait un centre équestre. Du genre une écurie avec quatre box, cachant à l’arrière un manège de sable entouré de rondins de bois. Mon père y avait fait du cheval avec ma mère dans les années 60, paraît-il. Une expérience sans lendemain pour ma mère. Je parle de l’équitation. Mon père était du genre casse-cou. Chaque jour de mes vacances, je me précipitais à la fenêtre pour voir passer les chevaux, allant et venant matin et soir de leur box à la plage puis de la plage à leur box, ouvrant et fermant le ban public de l’occupation touristique et parisienne des dix kilomètres de sable fin. Chaque jour aussi, je voyais passer devant la villa le vieux palefrenier, voûté, les mains dans les poches de son sale et vieux pantalon en toile rentré dans ses bottes, la cigarette aux lèvres, la casquette sur la tête qu’il soulevait d’un doigt pour saluer ma grand-mère assise devant sa maison, ainsi interrompue dans sa lecture assidue et méticuleuse de « Jour de France » ou « Point de vue images du monde ». Savait-il que depuis vingt ans sinon plus le quartier tout entier le surnommait « gratte-cul », en raison d’un geste particulier qu’il répétait à l’envi sur son trajet quotidien ? Probablement. Probablement s’en foutait-il aussi. Tout le monde l’appréciait. Il était l’âme du quartier. Un quartier où chaque année les mêmes familles venaient établir leur camp d’été, un quartier balisé entre deux avenues, avec ses codes, où tout le monde se connaissait, s’appréciait sinon se respectait, qui devenait mon univers. Le jour, outre le passage obligé à la plage, je me perdais dans la lecture. J’étais alors en fin de primaire et je venais de découvrir Jules Verne. Toutes neurones dehors, mon esprit s’ouvrait à l’Aventure ! J’empilais véritablement les publications de la Bibliothèque verte que je dévorais sans en laisser une miette au sol. Il y avait cependant une œuvre à part dans la bibliographie de l’auteur, un roman que l’éditeur avait saucissonné en deux parties : Michel Strogoff ! C’est à ce moment que les cosaques sont entrés dans ma vie, quelque part entre le Commandant Koenig, Buck Danny et James West. Inutile de vous décrire la joie du haut de mes neuf ans quand peu de temps après en fut diffusée l’adaptation télévisuelle avec Raimund Harmstorf dans le rôle du héro ! J’étais captivé ! J’en ai encore le générique en tête, ainsi que des images marquantes de quelques scènes traumatisantes, comme celle où l’on brûle les yeux de Michel ! Gasp ! En pleine guerre froide, la Russie Tsariste avait la côte ! Je n’étais pas en mesure d’analyser le romanesque qui m’irradiait, me transportait, mais je m’en nourrissais à pleins yeux.
Personnages de papier, personnages de télé, les chances que les cosaques débarquent pour de vrai dans mon univers étaient nulles, vu l’état du centre équestre tenu par « gratte-cul ». Ne me restaient que mes rêves. Mes rêves, ma naïveté d’enfant, et… le majestueux centre hippique situé dans l’avenue d’à côté, avec ses box par dizaines, son immense pelouse, son imposante tribune blanche couverte, ses projecteurs géants. Je m’y aventurais parfois, dans la journée, mais il ne s’y passait jamais rien. Je m’approchais des box pour caresser quelques museaux. C’est tout. Jamais il ne me serait venu à l’esprit qu’un spectacle quelconque puisse s’y tenir. Des compétitions oui, je le savais, on m’avait expliqué, du saut d’obstacles, ce genre de choses… jusqu’à ce que soudainement fleurirent des affiches annonçant en plein mois d’août un spectacle de.. COSAQUES ! Non ! Je n’en croyais pas mes yeux ! Je n’aurais pas été plus heureux si on m’avait annoncé que nous déménagions sur la lune ! (Je lisais Jules Verne, je vous rappelle). Évidemment nous y sommes allés en famille, même si je ne sais plus qui m’y accompagna. J’ai vu des cavaliers habillés comme dans le roman de Verne crier, chanter, sauter, se battre, faire quantité de cascades en chevauchant de magnifiques montures, se pencher pour ramasser des objets au sol tout en galopant, faire des pyramides humaines sur plusieurs chevaux, se battre avec des épées, des lances en feu, jongler,… Le spectacle était sans fin. Brutal. Violent. Magique. Epique. Féérique. Viril. Chatoyant. Pendant toute la soirée, j’oubliai de cligner des yeux. J’étais transporté ailleurs. Dans ma télé. Dans un livre. J’étais avec Michel. La grande tribune était pleine. Les spectateurs vibraient aussi, criaient, applaudissaient au gré des acrobaties les plus folles… J’étais avec eux, mais pas vraiment. En cette chaude soirée d’août, la puissance des projecteurs magnifiait les couleurs bigarrées des cavaliers sur le vert éblouissant du gazon. Mon souvenir d’enfant est entièrement baigné d’irréalité. Deux ans de suite les cosaques sont venus chez moi. Deux fois je suis allé les voir. Ils ne sont plus revenus. Ou alors si, mais je n’y ai prêté aucune attention. J’étais désormais au collège. J’avais déjà commencé à enfouir mes souvenirs, à effacer mon enfance.
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