Premières lectures d’enfance perdue

Je suis certain d’avoir découvert la lecture l’été de mes six ans. Si la datation au carbone 14 ne donne aucun résultat, celle au Journal de Spirou ne ment pas. 1973 s’affiche dans la marge des plus anciens exemplaires encore en ma possession, et avec un peu d’effort je pourrais presque réciter de tête les extraits des BD qui s’y trouvent publiées, dont les cases font resurgir tout un tas de souvenirs de cette époque, de ces vacances, de mes parents… J’étais encore fils unique cet été là, et mon père qui n’avait bien sûr pas pris deux mois de congés nous rejoignait régulièrement, ma mère et moi, dans la maison de vacances familiale, celle de ma grand-mère maternelle. Deux mois durant, mes journées se résumaient à accompagner ma mère à la plage, avec mon seau, mon râteau en plastique et cette magnifique pelle avec son extrémité en fer, rouge ou jaune je ne sais plus, que je prenais un malin plaisir à laisser traîner derrière moi sur l’asphalte durant les dix minutes du trajet, produisant un horripilant frottement (pareil au retour, mes outils couverts de sable séché). Chaque fin de semaine, j’attendais le retour de mon père. Une dizaine d’heures de voyage dans la France d’avant les autoroutes, et il arrivait souvent dans la nuit. Au matin, je me précipitais dans la chambre de mes parents. Le souvenir du bonheur. J’attendais impatiemment mon père car sa présence chamboulait mon quotidien. Le weekend, nous avions pris l’habitude de nous rendre à deux au débit de tabac. Avec « l’homme », je me rendais en « homme » au pays des « hommes ». Du haut de mes six ans, ce déplacement avait tout d’une aventure. Cet été là, un matin, après avoir acheté deux paquets de cigarillos et du tabac pour sa pipe, mon père mit entre mes mains un exemplaire du Journal de Spirou. Je suis sûr que ma vie a changé à ce moment là, dans ce magasin à l’angle de l’avenue. Et le rituel du débit de tabac avec mon père est devenu sacré, prenant un sens nouveau. En rentrant à la maison, je me blottissais contre lui, et il me lisait les différentes histoires, jusqu’à ce que je les connaisse par cœur et puisse les relire seul, parcourant du bout de l’index le contenu de chacun des phylactères. Le Scrameustache, Papyrus, les tuniques bleues, l’Oncle Paul…. Je dévorais tous ! Mais rapidement cet achat hebdomadaire s’avéra insuffisant. Mon père, plein de ressources, me mit alors entre les mains les « poches » de l’été… Pif & Hercule, Placid et Muzo, Pifou…des histoires simples et des jeux, simples aussi, pour un plaisir, un partage et une découverte si intenses. J’ai encore à l’esprit ces souvenirs, au calme avec lui, pour 2 ou 3 jours avant qu’il ne reparte… à dévorer ces petits formats carrés, en noir et blanc. Glop ! Glop ! Parmi ceux-ci, je me souviens d’un personnage un peu bizarre. Un chien assez placide. Parfois accompagné d’une coccinelle. Sur la couverture était écrit « Gai-Luron poche ». Ma première exposition à Gotlib. Ce n’était pas le préféré de mon père. On ne pouvait déjà pas empêcher les conflits de génération ! C’était il y a un peu plus de 40 ans. Je voulais parler de Gotlib, et voilà où ça m’a mené…. La vie est belle. Je ne suis jamais revenu sur cette époque avec mon père, parti en 2006. C’était notre jardin secret. Pas glop. 
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s