MOI TARZAN, TOI FNAC !

Je n’avais pas encore dix ans et je fantasmais devant Tarzan. Trop jeune pour être dérangé par les trapèzes se balançant entre les arbres ou les images d’archives de crocodiles se débattant dans l’eau insérées dans les scènes d’action. Johnny Weissmuller était à mes yeux d’enfant un vrai super-héro. Jane se pâmait devant lui, Cheeta accourait à bras raccourcis à l’appel de son nom, il parlait aussi bien le français que l’indigène, il triomphait à chaque fois du mal, malgré les épreuves pourtant insurmontables qui se dressaient sur son passage. Et il avait un cri de guerre. La diffusion de cette longue série de films (trop longue pour être énumérée sur les doigts des mains) répétée chaque année, au moins partiellement, constituait l’un des jalons officiels des vacances d’été. D’année en année, ces longs-métrages en noir-et-blanc ne vieillissaient pas. Moi, si. Au bout de quelques temps, j’ai lâché l’affaire. J’en garde un souvenir attendri, mais il ne me viendrait pas à l’idée aujourd’hui de retenter l’expérience.

Je suis passé entre les fêtes à la FNAC, dont je suis comme trop souvent ressorti bredouille. J’en ai arpenté les rayons culturels (on va dire ça). Les livres, les disques, les dvd. En cette période de cadeaux-pensés-pour-nous, l’aménagement de saison le plus agressif est sans aucun doute celui des dvd/BR. De nombreux présentoirs bas rectangulaires sont couverts d’offres alléchantes (Trois DVD pour 15 euros, trois Blu-ray pour 30, un coffret SERIES offert pour deux achetés…). Le chaland tourne en masse autour et les sonde du regard. Je me suis joint à ce ballet semblable à celui qu’entreprendrait un banc de requins autour d’une cage, espérant y trouver ne serait-ce qu’un maigre bout de chair à se mettre sous la dent. Las ! Rien ! Pas même de quoi appâter un poisson rouge… En revanche, question remakes de remakes, produits réchauffés présentés dans de luxueux emballages reconditionnés so 2017, jaquettes aux héros musculeux, aux femmes aux formes euh… féminines, et aux couleurs flashy, le compte y était largement. Combien de fois, sous combien de formes, tentera-t-on de nous faire craquer pour l’intégrale du « Gendarme de Saint-Tropez » ou la totale de « Games of Thrones » ? L’offre est d’une tristesse repoussante. Entre classiques déjà possédés, vieilles idées formatées pour le XXIème siècle sans une once d’imagination, esquisses de bonnes idées réalisées par des tacherons au service d’un Dieu consumériste ou des auteurs talentueux fourvoyés dans des galères alimentaires, rien ne donne l’envie que réclamait à cor et à cri un chanteur populaire récemment décédé. Pourtant, on ne peut pas nier que le piège est savamment tendu. « Alors », me direz-vous, « mon petit Christophe », oui, je vous sais familiers, « pas même une intégrale des Tarzan de la MGM avec Johnny Weissmuller ? ». Eh bien non. Pas même. Je ne l’ai ni cherchée, ni trouvée.



Mais face à tant d’ingéniosité déployée pour faire tomber le visiteur dans le piège de l’achat compulsif et inutile, je n’ai pu m’empêcher d’imaginer les employés de la Fnac travaillant avant les fêtes d’arrache-pied à la mise en place de ces piles de DVD/BR, dans d’horribles conditions nocturnes, habillés en tenue de brousse du début du siècle dernier. Je les ai vus dans la moiteur de la nuit creuser de profonds trous dans les allées entre les présentoirs muraux et y placer des pieux. Je les ai observés recouvrir ces pièges de tapis anodins et de piles de DVD/BR sans intérêt mais suffisamment relookés pour attirer leurs proies (nous). Je me suis souvenu de Tarzan. De l’intelligence des bêtes supposées sauvages. Du tigre tournant autour du piège qu’on lui a tendu, reniflant au sol les feuilles placées pour le recouvrir. Le client futé de la FNAC aussi renifle les boîtiers des Blu-ray. Il devine le subterfuge. Il traque l’arnaque. Et à chaque fois qu’il envisage de tendre le bras pour se saisir d’une vidéo qu’il possède déjà, il lui semble entendre au loin résonner le yodel si caractéristique du seigneur de la jungle. 

Devant toute cette mise en scène, je me suis dit que la société de consommation nous prenait vraiment pour des débiles, mais aussi que je l’aurais bien acheté finalement, ce coffret Tarzan MGM si je l’avais trouvé.



 

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